D’ordinaire, décrire une nouvelle espèce animale prend des années, parfois des décennies. Au large du Brésil, il a suffi de quelques jours pour en confirmer trente et une d’un coup.
Toutes viennent du même endroit, l’une des dernières grandes zones inexplorées de la planète: les eaux intermédiaires de l’océan, cette couche sombre coincée entre la surface éclairée par le soleil et le plancher marin. Une équipe internationale embarquée sur le navire Falkor (too) du Schmidt Ocean Institute y a fait plonger son robot sous-marin, SuBastian, pendant deux semaines. Elle en est remontée avec un catalogue d’animaux que personne n’avait jamais décrits.
«La zone médiane est le plus grand habitat de la Terre, et il déborde d’animaux incroyables que nous commençons tout juste à comprendre», résume Karen Osborn, chercheuse au Smithsonian National Museum of Natural History et cheffe scientifique de l’expédition. Ce grand entre-deux forme le plus vaste volume habitable du globe, et le moins documenté: on l’a longtemps traversé sans s’y arrêter, faute d’outils pour l’observer.
Un bestiaire venu de l’entre-deux
Le butin donne le ton. Neuf méduses, sept siphonophores (ces colonies gélatineuses cousines des coraux), sept cténaires reconnaissables aux cils irisés qui les propulsent, quatre appendiculaires, deux rhizaires géants, un amphipode (un petit crustacé) et un ver nageur du genre Tomopteris. Les appendiculaires, minuscules créatures en forme de têtard, s’entourent d’une «maison» de mucus et sont, du point de vue de l’évolution, plus proches de nous que des autres invertébrés. Les rhizaires, eux, tiennent dans une seule cellule, mais assez grosse pour se voir à l’œil nu.
Certaines prises sortent de l’ordinaire. Une méduse a été récupérée à 1 157 mètres de profondeur. Les scientifiques ont aussi croisé un calmar de verre translucide et un poulpe de pleine eau en train de dévorer une méduse rouge vif. «L’océan n’a pas cessé de nous surprendre, dans la moindre poche d’eau explorée», raconte John Burns, chercheur au laboratoire américain Bigelow et l’un des responsables de la mission.
Pourquoi la cadence s’est emballée
Le vrai bond n’est pas le nombre d’espèces, c’est la vitesse. Décrire un animal marin suppose en général de le capturer, de le ramener intact, puis de l’étudier au laboratoire pendant des mois. Or les habitants de la zone médiane sont mous, translucides et fragiles: un filet classique les réduit en bouillie. L’équipe a donc changé de méthode. Elle a fixé sur son robot des caméras capables de scanner les animaux au laser et d’en tirer des images en trois dimensions sans les toucher, des instruments mis au point par l’institut américain MBARI et l’agence japonaise Jamstec.
À bord, un microscope en libre accès surnommé Squid, conçu à l’université Stanford, a même permis d’observer pour la première fois en mer l’intérieur d’une cellule vivante en trois dimensions. En parallèle, les chercheurs ont séquencé l’ADN des spécimens directement sur le bateau. Là où il fallait attendre le retour à terre et de longues comparaisons, l’image et le génome suffisent désormais à établir qu’une espèce est nouvelle en quelques jours. Cet arsenal vient de deux programmes de recherche financés par la Sasakawa Peace Foundation, au Japon, et la campagne servait justement à le roder.
Une nuance s’impose: confirmer qu’une espèce est nouvelle ne revient pas à lui donner un nom. La description formelle, celle qui paraît dans une revue et grave l’animal dans les registres, prendra encore du temps pour la plupart de ces trente et une trouvailles.
Un océan qui se dévoile par milliers
L’expédition brésilienne n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement bien plus large. Le programme Ocean Census, présenté comme la plus grande mission mondiale de recensement de la vie marine, a annoncé au printemps 1 121 espèces marines nouvelles en une seule année, récoltées lors de treize expéditions et neuf ateliers d’identification. Parmi elles, une chimère fantomatique, lointaine cousine des requins, repérée dans la mer de Corail, et un gobie nain pas plus long qu’un ongle.
Le phénomène dépasse le seul océan. Selon une étude parue dans la revue Science Advances, les chercheurs baptisent aujourd’hui plus de 16 000 espèces par an, tous milieux confondus, un rythme jamais atteint. En reconstituant l’histoire de près de deux millions d’espèces connues, l’équipe de l’université de l’Arizona a calculé que 15 % d’entre elles ont été identifiées durant les vingt dernières années seulement. L’image d’une planète déjà entièrement cataloguée en prend un coup.
Le chantier est loin d’être clos. En juillet, les taxonomistes d’Ocean Census se retrouvent à Buenos Aires pour un nouvel atelier consacré, une fois encore, à l’Atlantique Sud: le canyon de Mar del Plata, au large de l’Argentine. Quant à la zone médiane, le plus grand espace vital de la planète, elle n’a livré jusqu’ici qu’une part infime de ce qu’elle abrite.
