Six anciens Premiers ministres ont vu leur chauffeur disparaître le 1er janvier. Édith Cresson, 92 ans, a toujours le sien. Entre les deux, une dérogation restée discrète, que Matignon n’a reconnue qu’une fois révélée.

Six voitures retirées, deux sursis accordés

La réforme porte la signature de Sébastien Lecornu. Arrivé à Matignon à l’automne 2025, il juge qu’un « statut temporaire » ne peut pas ouvrir droit à des facilités permanentes, et fait publier le décret n° 2025-965 du 16 septembre 2025. Le texte tient en quelques lignes. La voiture de fonction avec conducteur, jusque-là accordée sans aucune limite de durée, s’arrête au bout de dix ans. Pour ceux qui ont quitté leurs fonctions depuis plus longtemps, l’extinction prend effet au 1er janvier 2026.

Paris Match a fait les comptes en juillet. Six anciens chefs de gouvernement ont bien perdu véhicule et conducteur à cette date, sept protections policières ont été retirées, cinq maintenues après évaluation du risque. Deux noms manquaient à l’appel : Édith Cresson et Lionel Jospin avaient obtenu un délai de six mois, jusqu’au 1er août 2026, accordé pour tenir compte de leur état de santé. Lionel Jospin est mort le 22 mars 2026, à 88 ans.

Le 17 juillet, Mediapart révèle que la première d’entre eux roule toujours. Selon l’enquête, Sébastien Lecornu aurait accordé une dérogation à l’ancienne Première ministre après une demande formulée par celle-ci. Son aide à domicile et son frère ont confirmé au journal qu’elle disposait encore du véhicule. Quelques mois avant l’entrée en vigueur du décret, Édith Cresson avait plaidé pour garder son chauffeur en invoquant des difficultés de mobilité. Interrogé par Mediapart, Matignon n’a pas souhaité s’expliquer. Les services du Premier ministre sont sortis du silence le lendemain : la dérogation a été accordée, font-ils valoir, pour tenir compte de « situations sanitaires et humaines particulières », et « dans deux cas spécifiques, dont celui d’Édith Cresson, ces services seront retirés au 1er août ».

Première femme à avoir dirigé un gouvernement français, Édith Cresson est restée à Matignon de mai 1991 à avril 1992. Onze mois. Elle a quitté ses fonctions il y a trente-quatre ans, et la conserve depuis.

Le document que personne n’ouvre

Ce que coûte Édith Cresson à l’État n’est ni un secret ni une estimation de journaliste. Le chiffre est public depuis le printemps 2025, enterré dans la réponse du Premier ministre à la question écrite du député Matthieu Marchio, parue au Journal officiel du 20 mai. Le gouvernement y déroule le détail, ancien Premier ministre par ancien Premier ministre, des dépenses engagées en 2024.

Pour Édith Cresson : 157 223 euros. Dont 152 643 euros de dépenses de personnel et 4 580 euros de dépenses de véhicule.

La voiture n’est pas la ligne chère

4 580 euros par an pour une voiture avec chauffeur, la somme paraît presque raisonnable. Elle ne veut pourtant pas dire ce qu’on croit. Cette ligne couvre le véhicule lui-même, carburant, entretien, amortissement. Le conducteur, lui, est un agent public rémunéré comme tel, et son salaire tombe dans la colonne « personnel ».

La réponse gouvernementale le démontre sans le formuler. Élisabeth Borne et Gabriel Attal, une fois redevenus députés, ne pouvaient plus prétendre qu’à une voiture et un conducteur, sans secrétariat particulier. Leurs dépenses de personnel 2024 s’élèvent malgré tout à 87 335 et 41 007 euros. Retirer une voiture avec chauffeur ne fait donc pas économiser quelques milliers d’euros : cela libère un poste à temps plein.

En additionnant les treize anciens locataires de Matignon recensés en 2024, la facture totale atteint 1 583 435 euros, ce qui recoupe le 1,58 million annoncé par le gouvernement. Les frais de véhicule y pèsent 124 889 euros, soit 7,9 % de l’ensemble. Les 92 % restants sont des salaires.

Villepin devant, Castex à 4 225 euros

Le classement 2024 réserve quelques surprises. Dominique de Villepin arrive en tête avec 207 072 euros, devant Bernard Cazeneuve et ses 198 290 euros, resté cinq mois à Matignon. Édith Cresson n’est que cinquième, derrière Jean-Pierre Raffarin (158 208 euros) et Lionel Jospin (157 657 euros). À l’autre extrémité, Jean Castex s’en tient à 4 225 euros, tandis qu’Édouard Philippe et Laurent Fabius n’ont rien coûté du tout.

L’écart n’a rien d’un mystère. Le dispositif ne s’applique pas aux anciens Premiers ministres qui disposent déjà d’un véhicule ou d’un secrétariat au titre d’un mandat parlementaire, d’un mandat local ou d’une fonction publique. Ceux qui sont restés en politique ou dans la haute administration ne coûtent presque rien au programme 129. Ceux qui se sont retirés de la vie publique coûtent le plus.

La dépense grimpe d’année en année. Elle atteignait 1 423 907 euros en 2023 pour douze bénéficiaires, en hausse de 11 % sur un an, selon le rapport budgétaire de la députée Marie-Christine Dalloz, cité dans les deux chambres. Le gouvernement explique la progression de 2024 par l’arrivée de trois nouveaux anciens Premiers ministres dans le dispositif. Chaque changement de gouvernement alourdit mécaniquement la ligne.

Les 2,8 millions qui n’entrent pas dans le calcul

Ce total de 1,58 million ne dit pas tout. La protection policière, accordée jusqu’ici sur la base d’une tradition républicaine jamais écrite, sort entièrement du périmètre. Dans sa question, Matthieu Marchio la chiffrait à 2,8 millions d’euros pour la seule année 2019, salaires, heures supplémentaires, frais de mission et entretien des véhicules compris. Le vrai coût des anciens chefs de gouvernement se situe donc bien au-dessus du chiffre officiellement communiqué.

Le Parlement a essayé de s’en saisir. Lors de l’examen du budget 2025, le Sénat a voté la suppression de 2,5 millions d’euros de crédits au programme « coordination du travail gouvernemental », de quoi effacer l’ensemble des dépenses liées aux anciens Premiers ministres et aux anciens présidents de la République. La commission mixte paritaire n’a pas retenu la mesure. Le sénateur Hervé Maurey avait aussi proposé une version médiane, un rabot de 711 953 euros, soit la moitié des dépenses de 2023. Elle non plus n’est pas passée.

Le secrétariat court jusqu’en 2029

Le décret de septembre 2025 s’attaque à la voiture. Il ne touche pas au secrétariat particulier, qui représente pourtant l’essentiel de la dépense. Ce volet relève toujours du décret de 2019, lequel avait limité l’avantage à dix ans et au plus tard jusqu’aux 67 ans du bénéficiaire. Avec une exception de taille : pour ceux qui avaient quitté Matignon avant 2019, le compteur repart à la date de publication du texte. Ils y ont donc droit jusqu’en 2029, quel que soit leur âge. Édith Cresson en a 92, et 152 643 euros de dépenses de personnel à son nom pour la seule année 2024.

Au Sénat, Hervé Maurey s’en était inquiété dès février 2025 dans une question écrite, rappelant que certains bénéficiaires profitaient du système « depuis plus de trente ans ». La réponse du gouvernement, publiée en mai 2025, se concluait par une phrase sans ambiguïté : « Il n’est pas envisagé de nouvelles évolutions du dispositif. » Quatre mois plus tard, le décret Lecornu paraissait au Journal officiel.

Le sursis d’Édith Cresson expire le 1er août. Les dépenses 2025 des anciens Premiers ministres seront rendues publiques à l’automne, dans les documents budgétaires annexés au projet de loi de finances pour 2027. On saura alors ce que la réforme a fait économiser, et à qui elle n’a pas été appliquée.