82 milliards d’euros. Ou 187. Ou 211, selon le rapport qu’on ouvre. Pour une seule et même année, 2023, l’État français est incapable de dire combien il verse à ses entreprises.

82 milliards, ou 187, selon ce qu’on compte

Le document publié le 17 juillet par le Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan tranche d’une drôle de façon : il refuse de choisir. Commandé en novembre dernier par le Premier ministre Sébastien Lecornu, il retient deux périmètres. Le plus étroit s’arrête aux aides directes et ciblées : les subventions versées à une entreprise précise, les exonérations fléchées, les coups de pouce des collectivités. Total pour 2023, 82 milliards d’euros.

Le plus large ajoute tout le reste : les allègements généraux de cotisations sociales, les taux de TVA réduits à visée sectorielle, les interventions indirectes des régions et des communes. Le compteur grimpe alors à 187 milliards. À lui seul, l’allègement général du coût du travail pèse 68 milliards. C’est ce bloc, que certains rangent parmi les aides et d’autres pas, qui fait tout basculer d’un chiffre à l’autre.

Le Sénat, lui, additionne jusqu’à 211

Un an plus tôt, une commission d’enquête du Sénat avait allumé la mèche. Née à l’initiative des sénateurs communistes après une série de plans sociaux fin 2024, elle a mené 87 heures d’auditions et entendu 33 patrons de grands groupes, de TotalEnergies à LVMH en passant par Sanofi et Michelin. Son verdict, rendu en juillet 2025 : au moins 211 milliards d’euros pour la seule année 2023. Un plancher, insistait le rapporteur Fabien Gay, sénateur communiste et directeur du quotidien L’Humanité.

Dans ces 211 milliards, la commission range 7 milliards de subventions d’État, 41 milliards d’interventions de la banque publique Bpifrance, 88 milliards de dépenses fiscales et 75 milliards d’allègements de cotisations. Restent dehors les aides des communes et des régions, celles de l’Union européenne, ou encore l’argent versé à La Poste et à la SNCF pour leurs missions de service public. Le Sénat a publié un second chiffre, plus restreint : 108 milliards, une fois retirées les interventions de Bpifrance et une partie des dépenses fiscales.

Carottes et sèche-cheveux

Pourquoi un tel grand écart ? Parce qu’il n’existe aucune définition officielle de ce qu’est une « aide » à une entreprise. Chacun trace la frontière où il veut. François Bayrou, quand il était encore à Matignon, avait résumé le problème à sa façon : « Il ne faut pas additionner les carottes et les sèche-cheveux. » L’ancien professeur reprochait au Sénat d’empiler dans un même total des allègements de charges et des subventions qui n’ont, selon lui, rien à voir.

Le patronat défend la même ligne. Pour le Medef, que préside Patrick Martin, le vrai sujet n’est pas celui des aides mais le niveau des prélèvements obligatoires. Le rapport lui-même rappelle qu’une partie de ces milliards ne profite pas forcément aux entreprises : un taux réduit de TVA peut bénéficier aux consommateurs par une baisse des prix, ou aux entreprises par une amélioration de leur rentabilité. Côté sénatorial, le président LR de la commission, Olivier Rietmann, refuse lui aussi de voir une aide dans les exonérations de cotisations. Ce sont pour lui des « compensations », parce que le travail coûte plus cher en France que chez ses voisins.

Un brouillard qui dure depuis vingt ans

Le flou n’a rien de nouveau. Dès 2020, France Stratégie, depuis fusionné avec le Haut-Commissariat, chiffrait le soutien public à 139 milliards selon son périmètre le plus étroit, et jusqu’à 223 milliards selon le plus large. Deux ans plus tard, une étude du laboratoire lillois Clersé aboutissait à 157 milliards, 205 avec les mêmes rallonges. À chaque fois, la fourchette bouge de plusieurs dizaines de milliards selon la définition retenue. Auditionné par le Sénat, le ministre de l’Économie Éric Lombard avait avancé son propre total : environ 150 milliards.

Ni évaluées, ni vraiment suivies

Derrière la bataille de chiffres, les deux camps se rejoignent sur un point : personne ne vérifie sérieusement à quoi sert cet argent. Les dépenses fiscales, ces impôts en moins accordés aux entreprises, pesaient à elles seules autour de 88 milliards en 2023, et leur suivi reste, de l’aveu même du Sénat, largement défaillant. Le nouveau rapport réclame un cadre d’évaluation commun, une programmation pluriannuelle des évaluations et leur présentation au gouvernement et au Parlement. Savoir, enfin, si une aide crée des emplois avant de la reconduire.

Fabien Gay le formulait sans détour : la commission n’est « pas contre » ces milliards, mais elle veut qu’ils servent l’emploi et la transformation des entreprises en France, et non le versement de dividendes.

Un chiffre qui vaudra de l’or à l’automne

Le débat n’a rien d’académique. À mesure que le gouvernement cherche des économies pour boucler son budget, chaque milliard rangé dans la case « aides aux entreprises » devient une cible potentielle, ou au contraire un acquis à défendre. La gauche et les syndicats brandissent déjà les 211 milliards du Sénat pour réclamer des coupes ; le patronat conteste le total pour les éviter. En posant deux chiffres officiels plutôt qu’un, le Haut-Commissariat n’a pas éteint la querelle. Il a surtout rappelé que, sur l’une des plus grosses dépenses du pays, l’État avance toujours sans compteur fiable.