Trente millilitres. L’équivalent d’un petit verre avalé cul sec suffit à tuer un adulte. Le piège tient à deux détails : la boisson a le goût d’une vodka ordinaire, et les premiers symptômes n’arrivent souvent que le lendemain.

Le gouvernement britannique a lancé mercredi une campagne d’alerte, « Know the Signs », à destination des vacanciers. En cause, l’alcool frelaté au méthanol, un solvant industriel qui se glisse dans les verres d’une trentaine de destinations touristiques. Le Foreign Office recense désormais 29 pays sous mise en garde, du Vietnam à l’Indonésie en passant par le Laos.

Un poison au goût de vodka

Le méthanol n’a rien à faire dans un verre. On le trouve dans l’antigel, les décapants, les produits d’entretien. Incolore, il imite l’éthanol, l’alcool des boissons, au point de tromper le palais. Des producteurs clandestins l’ajoutent pour gonfler les volumes et rogner les coûts, sans jamais rien doser.

Dans l’organisme, le foie le transforme en formaldéhyde puis en acide formique. Ces deux composés rongent le nerf optique et acidifient le sang. Dix millilitres, deux cuillères à café, peuvent détruire la vue. Trente suffisent à provoquer la mort. La frontière entre la cécité et le décès se compte en gorgées.

Vient ensuite le plus sournois, le délai. Entre le verre et les premiers signes, douze à quarante-huit heures s’écoulent, parfois davantage. Maux de tête, nausées, vertiges, confusion : de quoi confondre l’intoxication avec une gueule de bois carabinée. « Environ quatre ou cinq heures après avoir bu, elle a commencé à se sentir mal. Quelques heures plus tard, elle s’est réveillée en disant qu’elle ne voyait plus. Il était trop tard », raconte Measha Emmons dans la campagne britannique. Sa sœur Cheznye est morte à 23 ans après avoir bu un gin coupé au méthanol à Sumatra. Un antidote existe, l’éthanol médical ou le fomépizole, associé à une dialyse, mais il n’agit que si le diagnostic tombe vite.

Six morts au Laos, l’électrochoc

L’affaire qui a réveillé les gouvernements s’est jouée en novembre 2024 à Vang Vieng, bourgade laotienne prisée des routards. Six touristes sont morts après avoir bu des verres offerts par leur auberge. Parmi les victimes, la Britannique Simone White, avocate de 28 ans, deux Australiennes de 19 ans, deux Danoises et un Américain. La BBC a suivi l’enquête, qui a conduit à l’arrestation de plusieurs employés et à l’interdiction de deux marques d’alcool local.

Ces drames très médiatisés ne sont que la partie émergée. Médecins Sans Frontières, qui documente le phénomène pays par pays, a recensé depuis 2019 plus de 940 épisodes de contamination, près de 39 000 personnes intoxiquées et environ 12 900 morts, en grande majorité en Asie. L’organisation parle d’une épidémie silencieuse, largement sous-déclarée faute de diagnostics.

Repérer le piège avant de trinquer

La France tient le même discours prudent. Sur sa fiche santé du Vietnam, mise à jour fin avril, le Quai d’Orsay rappelle que le pays produit chaque année des millions de litres d’alcool échappant à tout contrôle sanitaire, avec des teneurs en méthanol parfois dangereuses. Sa consigne : s’en tenir aux grandes enseignes, examiner le bouchon et l’étiquette, fuir les alcools artisanaux ou vendus à prix cassés. Pour la Turquie, France Diplomatie signale des imitations de grandes marques coupées au méthanol, avec des décès jusque dans les quartiers touristiques d’Istanbul.

Les conseils se recoupent d’un pays à l’autre. Éviter les verres et cocktails gratuits, les bouteilles sans étiquette, les spiritueux de marque affichés à un prix trop beau pour être vrai. Se méfier des alcools forts servis en seau, en pichet ou avec des glaçons, ces formats où le goût suspect disparaît. Préférer une bière, un vin ou un cidre de marque, ou un cocktail prémélangé en canette scellée. Et devant le moindre trouble de la vue au réveil, filer aux urgences sans se raconter d’histoires.

« Personne ne s’attend à ce que des vacances tournent au drame », résume le ministre britannique chargé des affaires consulaires, Hamish Falconer. Sa campagne, portée par des familles endeuillées, tournera jusqu’en 2027. En France, le ministère des Affaires étrangères actualise ses fiches pays au fil des signalements. D’ici le prochain départ, le réflexe le plus efficace tient en un geste : regarder l’étiquette avant de porter le verre à ses lèvres.