« Je n’arrivais pas à mettre un coup d’arrêt. » La phrase a été lâchée par un magistrat marseillais devant le Conseil supérieur de la magistrature. Le même qui, à la section financière du tribunal judiciaire de Marseille, instruisait des dossiers financiers. Pendant près de deux ans, il a franchi des barrières de péage à scooter sans payer, sous de fausses plaques, près de deux cents fois selon Le Parisien. Le Conseil supérieur de la magistrature l’a révoqué le 25 juin 2026.

Un juge instructeur qui plaide la fuite en avant

L’homme a 47 ans. Avant de rejoindre Marseille, il a officié à Toulon, puis à Aix-en-Provence, avant d’être nommé en juillet 2024 vice-président chargé de l’instruction à la section financière du tribunal judiciaire de Marseille. Plus jeune, il avait déjà été substitut du procureur à Marseille. C’est ce parcours qui a fait basculer son affaire dans le grotesque : un magistrat chargé des dossiers financiers franchissait lui-même les péages sans payer, sous de fausses plaques, avec de fausses déclarations d’usurpation à la clé.

Le mécanisme tenait sur deux jambes. Première jambe, la technique dite du « petit train » : coller son scooter au véhicule qui le précédait pour franchir la barrière avec lui, sans régler la redevance. Pour ne pas être identifié, il roulait sous des plaques qui n’étaient pas les siennes, commandées sur internet et proches de son propre numéro. Deuxième jambe, de fausses déclarations d’usurpation de plaques, déposées notamment auprès du procureur de la République de la juridiction où il exerçait, qui lui permettaient d’obtenir de nouvelles plaques et de contester les avis d’amende auprès du ministère public. Les numéros qu’il utilisait correspondaient à de vraies immatriculations de particuliers et d’entreprises, qui ont dû porter plainte à leur tour, victimes cette fois d’une usurpation bien réelle.

14 mois avec sursis, le permis annulé

Le 17 juin 2025, le prévenu comparaît à Nîmes. L’affaire a été dépaysée pour éviter le moindre soupçon de partialité, comme le permet l’article 43 du code de procédure pénale lorsqu’un membre de l’autorité judiciaire est mis en cause. Il choisit la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, le plaider-coupable français, et reconnaît les faits.

Le parquet réclamait dix-huit mois de prison avec sursis. La sanction retenue est de quatorze mois, assortie d’une annulation du permis de conduire avec interdiction de le repasser pendant quatre mois et de la confiscation de 16 000 euros, somme correspondant au montant retenu de l’escroquerie selon France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur. La condamnation lui vaut aussi une interdiction d’exercer ses fonctions. Elle deviendra définitive.

Un feu rouge grillé, et tout s’effondre

Comment un juge financier finit-il par se faire prendre ? Par où tout magistrat espère ne jamais se faire prendre, la routine. Repéré par des policiers après avoir brûlé un feu rouge à scooter, le conducteur prend la fuite et disparaît dans l’enceinte du tribunal. La vérification de la plaque montre qu’elle est fausse. Quelques semaines d’enquête suffisent à identifier son propriétaire. L’escadron départemental de sécurité routière du Var et la section de recherche de la gendarmerie de Marseille ont repris le dossier et croisé les passages. Le magistrat est placé en garde à vue le 2 juin 2025.

Les investigations couvrent la période 2023-2025 : 173 franchissements frauduleux établis au tunnel Prado Carénage à Marseille entre 2024 et 2025, et 23 passages du même type sur le réseau Vinci entre 2023 et 2024. Devant le Conseil supérieur de la magistrature, le bilan retenu est plus large encore : 456 passages sous six immatriculations différentes de la sienne, pour un préjudice évalué à 18 264 euros par les sociétés exploitantes. Dans le même temps, l’intéressé déclarait des frais de péage à l’administration fiscale, dont 2 554 euros au titre de 2023. Pour mémoire, sur les autoroutes en flux libre, un péage non réglé donne lieu à une indemnité forfaitaire de 90 euros, puis, faute de paiement sous deux mois, à une amende forfaitaire majorée de 375 euros, selon le ministère de la Transition écologique.

Le CSM prononce la révocation

La condamnation pénale ne suffit pas à éjecter un juge. Pour cela, il faut une procédure parallèle devant le Conseil supérieur de la magistrature, juridiction disciplinaire compétente pour les magistrats du siège. L’instance, présidée par le premier président de la Cour de cassation, dispose d’une échelle de sanctions qui va de la réprimande avec inscription au dossier au déplacement d’office, au retrait de certaines fonctions, à l’abaissement d’échelon, à l’exclusion temporaire, à la rétrogradation, à la mise à la retraite d’office et, tout au bout du couloir, à la révocation, avec ou sans suspension des droits à pension.

D’après Le Parisien, qui a raconté l’audience disciplinaire le 17 mai 2026, le magistrat était alors en arrêt maladie et souhaitait réintégrer la magistrature. La représentante du garde des Sceaux a réclamé sa révocation, estimant que « le risque de réitération n’est pas écarté ». Le Conseil supérieur de la magistrature l’a suivie : par une décision du 25 juin 2026, il a prononcé la révocation, relevant « une transgression volontaire, répétée et délibérée de la loi pénale » et un manquement aux « devoirs de probité, de dignité, d’intégrité et d’honneur ».

Une sanction rare

La révocation est la sanction la plus élevée de l’échelle disciplinaire, et elle reste rare. La formation disciplinaire du Conseil supérieur de la magistrature rend une dizaine de décisions par an, et l’exclusion définitive n’en représente qu’une petite part. Les motifs les plus fréquents tiennent à des manquements à la probité, à la délicatesse ou à la dignité de la fonction. Le dossier marseillais coche les trois cases.

Un petit larcin qui parle d’autre chose

Reste cette image, presque banale, d’un homme bien payé qui choisit pendant deux ans de gratter quelques euros à chaque passage de barrière, sur le ressort même de sa juridiction. Devant ses pairs, le magistrat a présenté ses excuses, confié sa « honte » et reconnu une « sorte de rapport obsessionnel au péage », excluant tout mobile financier. « Il n’y avait pas d’excitation, pas de plaisir à la transgression. Je n’arrivais pas à mettre un coup d’arrêt », a-t-il déclaré, ajoutant que son arrestation avait représenté « une forme de soulagement ». Il a aussi invoqué le traumatisme qu’il dit avoir subi lors de l’attentat de Nice du 14 juillet 2016, alors qu’il était parquetier, ainsi que son divorce. Argument écarté : la fraude est intervenue huit ans après l’attentat, et l’expertise psychiatrique n’a relevé aucun lien de causalité.

Avec la révocation, le magistrat marseillais bascule dans la liste, brève mais existante, des juges chassés du corps pour avoir enfreint la loi qu’ils étaient chargés de faire appliquer.