Il reste des tigres sauvages dans treize pays. Le Népal, coincé entre l’Inde et la Chine, vient d’en recenser 429, un record national. Le souci, c’est que ses forêts n’ont jamais été aussi pleines.

Le chiffre a été rendu public mercredi à Katmandou, pour la Journée mondiale du tigre, par le département népalais des parcs nationaux. En 2009, le pays n’abritait que 121 de ces félins. Le comptage de 2018 en trouvait 235, celui de 2022 en dénombrait 355. À 429, la population a été multipliée par trois et demi en moins de vingt ans, une trajectoire que presque aucun autre pays ne peut afficher.

Ailleurs, l’espèce tient sur un fil. Le tigre a disparu de la plus grande partie de son territoire historique et ne survit plus que dans treize pays. Dans le monde, on serait passé d’environ 3 200 individus en 2010 à quelque 5 350 aujourd’hui, selon les chiffres réunis par le quotidien The Himalayan Times. L’Inde en concentre à elle seule plus de 3 100, très loin devant la Russie et l’Indonésie. Avec ses 429 tigres, le Népal vient d’ailleurs de passer devant cette dernière.

Comment un petit pays a inversé la courbe

Derrière le record, il y a une recette patiente. Lutte contre le braconnage, restauration des forêts, retour du gibier dont les tigres se nourrissent, corridors qui relient les réserves népalaises à celles de l’Inde voisine: le pays a empilé les leviers pendant vingt ans. L’armée patrouille dans les parcs, les villages riverains cogèrent des zones tampons. Pour Ghana Shyam Gurung, responsable du WWF au Népal, c’est « une réussite collective de la conservation ».

Le résultat dépasse une promesse internationale. Au sommet de Saint-Pétersbourg, en 2010, plusieurs pays s’étaient engagés à doubler leur population de tigres sauvages en douze ans. Le Népal, lui, l’a presque triplée. La méthode force le respect: entre la fin décembre 2025 et le printemps, environ 1 100 pièges photographiques ont quadrillé les basses terres du Teraï, avec 250 personnes sur le terrain et des semaines de clichés à trier un par un.

Un tigre sur trois dans un seul parc

La réussite n’a rien d’uniforme. Un tigre sur trois vit dans le seul parc national de Chitwan, avec 145 individus, la plus vaste réserve du pays. Viennent ensuite Bardiya (112), Parsa (71), Banke (51) et Shuklaphanta (50), d’après le détail parc par parc. Quatre réserves sur cinq progressent, parfois fortement: Parsa grimpe de 41 à 71 tigres, Banke plus que double, de 25 à 51. Seule Bardiya recule, de 125 à 112.

Ce déséquilibre pointe déjà l’endroit où l’espace se raréfie. Dans Bardiya, il reste sept à huit kilomètres carrés par animal, là où la théorie prêtait à un mâle adulte une cinquantaine de kilomètres carrés. Les tigres se serrent, se partagent des territoires qu’on croyait indivisibles, et les scientifiques révisent leurs certitudes: on pensait l’animal strictement solitaire, on l’observe désormais vivre en petits groupes familiaux.

Le revers d’un trop-plein

Car le pays bute peut-être sur ses limites. Plusieurs spécialistes estiment que les forêts népalaises ne peuvent nourrir durablement qu’entre 400 et 500 tigres. À 429, la barre basse est déjà franchie. Le Népal héberge aujourd’hui seize « tigres à problèmes », blessés ou mêlés à des attaques, placés en enclos, et projette un sanctuaire de 52 hectares pour les accueillir.

Le prix se paie dans les villages. Sur le dernier exercice, dix personnes sont mortes lors d’attaques de tigres, la première hausse après quatre années de baisse, selon le Trust national pour la conservation de la nature cité par le Kathmandu Post. En huit ans, le pays en a compté 85. « Nous ne pouvons pas changer le comportement des tigres, mais nous pouvons changer le nôtre », résume Hari Bhadra Acharya, du département des parcs nationaux. La plupart des attaques, rappelle-t-il, viennent d’animaux vieux ou blessés, devenus incapables de chasser leurs proies naturelles.

La cohabitation n’est pourtant pas perdue d’avance. Le tigre attire des touristes prêts à payer cher pour l’apercevoir, et plusieurs responsables de parcs y voient une ressource à mieux exploiter. À Chitwan, aucune mort n’a été enregistrée dans la zone tampon lors du dernier exercice: les habitants n’entrent plus en forêt avant neuf heures du matin, les hautes herbes sont fauchées le long des sentiers, les horaires de cueillette encadrés. Autant de gestes qui réduisent les mauvaises rencontres sans rien retirer aux félins.

Le Népal affronte désormais une question que peu de pays connaissent: comment gérer non pas la disparition d’un grand prédateur, mais son abondance. Un problème que le reste du monde, où le tigre continue de reculer, aimerait sans doute avoir.