La deuxième bombe atomique n’est pas tombée sur la ville qu’elle visait. Ce 9 août 1945, l’équipage du Bockscar avait un ordre net : Kokura, une cité industrielle du sud du Japon, l’un des plus gros arsenaux encore debout dans le pays. Nagasaki n’était que la cible de secours. Entre les deux, il y a eu quelques nuages et un peu de fumée.

Le bombardier B-29 avait décollé de l’île de Tinian à 3 h 47 du matin, une bombe au plutonium déjà armée dans le ventre. Baptisée Fat Man, elle était bien plus complexe que Little Boy, l’engin à l’uranium tombé sur Hiroshima trois jours plus tôt. Le comité chargé de choisir les cibles avait placé Kokura juste derrière Hiroshima, et Nagasaki seulement en troisième position. La ville comptait environ 130 000 habitants et une immense usine d’armement, et elle avait, curieusement, échappé jusque-là aux bombardements classiques. C’est en partie ce qui en faisait une bonne cible aux yeux du comité, comme le rappelle le Musée national de la Seconde Guerre mondiale, à La Nouvelle-Orléans : aucun raid ne l’avait encore abîmée.

La mission était tout sauf un vol solitaire. Six B-29 y participaient : l’avion de frappe, deux appareils bourrés d’instruments de mesure, un avion de réserve et deux avions météo partis en éclaireurs, l’un vers Nagasaki, l’autre vers Kokura. Ce dernier n’était autre que l’Enola Gay, celui qui avait frappé Hiroshima, avec un autre équipage cette fois. Au point de rendez-vous, au large de l’île de Yakushima, le Bockscar a patienté une demi-heure de plus que prévu pour un avion photo qui n’est jamais venu. Ce retard, l’historien Alex Wellerstein le souligne, a coûté du temps et du carburant avant même que la ville cible ne soit en vue.

Trois passages, aucune cible en vue

L’avion météo avait signalé un ciel clément au-dessus de Kokura, trois dixièmes de nuages et des conditions en amélioration. Quand le Bockscar est arrivé à 10 h 44, le ciel s’était refermé. Le journal de bord parle d’une épaisse brume au sol et de fumée, sept dixièmes de couverture, trop pour viser. Or la consigne ne souffrait aucune exception : pas de largage au radar, jugé trop imprécis, uniquement à vue.

L’équipage a tenté trois passages au-dessus de la ville. « À aucun moment le point de visée n’a été aperçu », a consigné le rapport de mission. En dessous, la DCA japonaise s’est mise à tirer et des chasseurs ont décollé. Le carburant baissait dangereusement. Le major Charles Sweeney a fini par renoncer et mis le cap sur la cible de secours. À Kokura, des habitants sortaient des abris après le signal de fin d’alerte, sans savoir ce qui venait de se jouer au-dessus de leurs têtes.

Un trou dans les nuages

Nagasaki, à quelque 160 kilomètres au sud, était elle aussi bouchée. L’approche s’est faite au radar, presque à l’aveugle. Sweeney, à court de kérosène, s’apprêtait déjà à filer vers Okinawa quand une trouée s’est ouverte, à la dernière seconde. Le bombardier Kermit Beahan a annoncé qu’il tenait sa cible. Fat Man a explosé à 11 h 02, à environ 500 mètres du sol, avec une puissance de 21 kilotonnes, à peu près 40 % de plus que la bombe d’Hiroshima. Elle est tombée au-dessus de la vallée industrielle et des usines Mitsubishi, loin du point exactement visé, dans une ville dont les collines ont en partie contenu le souffle.

Le bilan reste effroyable. Selon le Musée national de la Seconde Guerre mondiale, environ 40 000 personnes ont été tuées par l’explosion initiale, 30 000 de plus sont mortes avant le début de 1946, et plus de 100 000 décès au total ont été attribués à la bombe en l’espace de cinq ans. Les estimations varient d’une source à l’autre. Beaucoup d’enfants avaient été évacués les jours précédents, ce qui a épargné une part de la population.

La fumée dont personne n’est sûr

Une question fascine encore les historiens : d’où venait exactement la brume qui a sauvé Kokura ? Alex Wellerstein, spécialiste de l’histoire nucléaire, recense trois pistes et n’en tranche aucune. La première tient à la météo : le climat japonais de fin d’été était réputé exécrable pour les bombardiers, et le ciel pouvait passer de dégagé à bouché en une heure. La deuxième renvoie à la veille : le 8 août, plus de 200 B-29 avaient incendié Yawata, un grand centre sidérurgique situé à une dizaine de kilomètres à l’ouest, et sa fumée aurait dérivé jusqu’à Kokura. La troisième, la plus incertaine, évoque un geste humain : un ouvrier japonais a raconté des années plus tard avoir brûlé du goudron de houille ce matin-là pour masquer la ville, un récit repris par Wellerstein, qui doute qu’un tel écran ait pu suffire.

Le général Leslie Groves, patron du projet Manhattan, a lui-même reconnu dans ses mémoires que la cause de cette brume n’avait « jamais été déterminée ». Le site français Futura-Sciences, qui a remis l’épisode en lumière, résume le paradoxe : la mission avait justement été avancée au 9 août pour devancer un front de mauvais temps, et c’est la météo au-dessus de la cible qui a fini par tout décider.

Au Japon, on parle depuis lors de la « chance de Kokura ». La ville existe toujours, fondue aujourd’hui dans la métropole de Kitakyushu, et ses habitants de 1945 ont longtemps ignoré la catastrophe qu’ils avaient frôlée. Ce qui a sauvé les uns a condamné les autres, sur un simple trou dans les nuages, pour une raison que les archives n’ont jamais réussi à établir avec certitude.