Charles Darwin est mort sans avoir pu le prouver. En 1875, dans son ouvrage sur les plantes insectivores, il soupçonnait certaines saxifrages, ces herbes de montagne aux tiges hérissées de poils collants, de piéger des insectes pour s’en nourrir. Ses expériences n’ont jamais tranché. Cent cinquante ans plus tard, une équipe internationale vient de lui donner raison.
Le 4 août, dans la revue Nature Communications, des botanistes ont montré qu’une espèce chinoise, Saxifraga candelabrum, attire, capture et digère bel et bien de petits insectes. C’est le premier cas de carnivorie jamais démontré chez les saxifrages, un groupe que personne n’attendait à cette table.
Pour mériter l’étiquette de plante carnivore, il faut trois choses : attirer une proie, la capturer, puis la digérer et en absorber les nutriments. Celle qui piège sans digérer n’est qu’une « protocarnivore ». C’est exactement là que Darwin avait calé. Il voyait bien les insectes collés aux poils de deux espèces proches, Saxifraga umbrosa et Saxifraga rotundifolia, mais il n’a jamais pu établir que la plante les mangeait pour de bon.
Trois preuves, dont une au traceur d’azote
L’équipe, qui réunit l’Académie chinoise des sciences et le Florida Museum of Natural History, a examiné des pieds de S. candelabrum poussant à plus de 2 500 mètres d’altitude, dans les montagnes du Yunnan. Premier indice : les plants adultes portaient en moyenne 71 insectes collés à leurs tiges florales, et sur 45 spécimens conservés en herbier, 43 en avaient piégé. Le phénomène n’a rien d’accidentel.
Le plus délicat restait à venir : distinguer la plante qui tue de la plante qui se nourrit. Les chercheurs ont enfermé des pieds sous une cloche de verre, qui bloque les odeurs, ou sous un filet, qui bloque la vue. Les insectes continuaient d’affluer tant que l’odeur passait, preuve que l’appât est le parfum, pas l’apparence. La plante fait même le tri : les gros insectes, ceux qui la pollinisent, restent presque toujours libres. Seuls les petits moucherons finissent englués.
Vint ensuite la chimie. La substance visqueuse des poils contient de la phosphatase, une enzyme digestive présente chez d’autres plantes carnivores. Pour vérifier que les nutriments passaient réellement dans la plante, les chercheurs ont nourri leurs saxifrages avec des mouches marquées à l’azote 15, un isotope stable et traçable. Le taux de cet azote a grimpé dans S. candelabrum, mais pas dans une plante témoin non carnivore. La démonstration était bouclée. « Bien qu’elle n’ait jamais été testée à l’époque, l’hypothèse de Darwin a servi d’inspiration importante à notre travail », a expliqué Hang Sun, coauteur de l’étude, à Live Science.
Pour son collègue Douglas Soltis, de l’université de Floride, la portée dépasse la seule botanique. « C’est un sentiment incroyable. Avoir l’occasion de confirmer une prédiction de Darwin est à la fois un honneur et une immense source d’enthousiasme », a-t-il confié au magazine New Scientist, imaginant même la réaction du naturaliste : « J’avais raison, encore une fois. »
Combien d’autres plantes nous cachent leur jeu ?
Si une saxifrage de montagne en est arrivée là, c’est d’abord une question de survie. Ces plantes s’accrochent à des sols alpins pauvres en azote, où le moindre apport compte. « Ce sont des sols pauvres en nitrates, et c’est pour cela que cette habitude carnivore est apparue plusieurs fois » au fil de l’évolution, souligne Douglas Soltis. Fait savoureux, les poils collants n’ont pas été inventés pour chasser : ils servaient au départ à repousser les herbivores, avant d’être reconvertis en pièges.
L’analyse du génome de S. candelabrum a d’ailleurs révélé des gènes partagés avec d’autres carnivores sans parenté proche, comme le droséra et le buisson attrape-mouche Roridula. L’évolution a donc bricolé plusieurs fois la même solution, chacune dans son coin.
Une question dépasse désormais le cas de cette seule fleur. « La carnivorie pourrait être bien plus répandue chez les plantes à fleurs qu’on ne le pensait », avance Hang Sun. Beaucoup d’espèces de la même famille arborent les mêmes poils gluants, souvent constellés d’insectes. « Je ne serais pas surpris que d’autres membres de la famille soient carnivores eux aussi, comme Darwin l’avait prédit », glisse Soltis. Les chercheurs comptent maintenant passer au crible ces cousines mal connues. De quoi, peut-être, rallonger pour de bon la liste des plantes qui mangent de la viande.
