Quatre départements méditerranéens placés en vigilance rouge le 6 août, l’Aude qui rebrûle le long de l’A61, un feu qu’on tente encore de fixer dans le Var : la France a passé le début du mois les pieds dans la cendre. Derrière ces images devenues familières se cache un chiffre qui dépasse tout ce que le pays avait connu depuis vingt ans.
Depuis janvier, plus de 90 000 hectares de forêts et d’espaces naturels sont partis en fumée, d’après le Système européen d’information sur les feux de forêt (EFFIS). Soit plus de huit fois la superficie de Paris intra-muros. C’est près de six fois la moyenne des vingt dernières années, qui tourne autour de 15 000 hectares. Et le précédent record national, 66 300 hectares brûlés sur toute l’année 2022, est tombé dès la fin juillet, avant même le cœur de la saison.
Le record de 2022 battu six semaines trop tôt
Pendant la première moitié de l’année, rien n’annonçait un tel bilan. Les surfaces brûlées restaient un peu au-dessus de la normale, sans plus. Tout a basculé début juillet. À la mi-juillet, l’EFFIS recensait déjà plus de 42 000 hectares, du jamais-vu à cette date. La troisième semaine du mois, la France pulvérisait son ancien record annuel de plus de 19 000 hectares. Au 29 juillet, elle le dépassait de près de 24 700 hectares, selon le média spécialisé Carbon Brief, qui a compilé les relevés satellitaires. Le tout sur quelques centaines de foyers cartographiés seulement : une poignée de très grands feux pèse bien plus lourd que la multitude de départs vite maîtrisés.
Géographiquement, la France brûle sur deux fronts. À l’ouest, le massif de pins des Landes et de Gironde, où le feu file à toute vitesse sous les résineux. Au sud, la garrigue méditerranéenne, de l’Aude au Var, où la broussaille sèche et le relief compliquent l’accès des secours. C’est ce second front qui s’est embrasé en cette première semaine d’août : après les grands feux de l’Atlantique en juillet, la chaleur et le vent ont déplacé le danger vers l’arc méditerranéen, plaçant l’Aude, le Var, le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône en alerte maximale.
La bascule n’a rien d’un accident isolé. 2022 et 2026 s’imposent désormais comme les deux pires années depuis le début des relevés satellitaires, en 2006. Le feu ne se limite d’ailleurs plus au seul Midi : à l’été 2022, des départs avaient surpris la Bretagne et le Jura, des régions longtemps épargnées. La saison, elle aussi, s’étire, avec des feux plus précoces au printemps et un risque qui se prolonge tard en automne.
La France et l’Espagne, les deux tiers des flammes européennes
Le phénomène déborde largement nos frontières. Au 29 juillet, l’Union européenne avait vu brûler environ 435 000 hectares, plus de quarante fois la superficie de Paris, un niveau que seule la catastrophique année 2022 avait dépassé à la même date. L’Espagne, frappée par des feux immenses autour de Madrid et en Castille-et-León, approchait déjà les 207 000 hectares, près de cinq fois sa moyenne saisonnière. À eux deux, la France et l’Espagne concentraient donc plus des deux tiers des surfaces parties en fumée dans toute l’Union.
En Gironde, à l’ouest de Bordeaux, un seul incendie a poussé les autorités à évacuer plus de 220 000 personnes, ce que l’agence Associated Press a présenté comme la plus vaste évacuation en temps de paix de l’histoire du pays. Le 27 juillet, Emmanuel Macron réunissait une cellule de crise.
Ces chiffres ont d’ailleurs nourri une polémique. Fin juillet, plusieurs commentateurs climatosceptiques ont affirmé, graphique à l’appui, que 2026 était l’année la plus calme d’Europe en matière d’incendies. Carbon Brief a démonté l’argument : ces courbes reposaient sur un jeu de données incluant toute la Russie, Sibérie comprise, où les feux ont été rares cette année. En ne gardant que les pays de l’Union, la tendance s’inverse du tout au tout.
Trois canicules et une végétation en poudre
Comment expliquer une telle flambée ? Par le carburant, au sens propre. La France a traversé trois canicules rapprochées au printemps et au début de l’été 2026, en mai, en juin puis en juillet. Cette succession a asséché la végétation à un point rarement atteint, transformant garrigues et pinèdes en combustible prêt à s’embraser à la moindre étincelle. Cette semaine encore, la tramontane et le mistral, ces vents secs qui balaient le Sud, ont fait remonter le danger au maximum sur le pourtour méditerranéen, selon Météo-France.
Pour les chercheurs, le lien avec le réchauffement ne fait guère de doute. Une équipe de l’université de Tasmanie, citée par The Conversation, estime que le changement climatique a rendu les feux français et espagnols nettement plus graves. Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a évoqué une expression douloureuse du dérèglement, et Londres, Madrid et Paris ont signé une déclaration commune qualifiant ces incendies d’urgence de sécurité nationale.
Une précision s’impose sur ces relevés : l’EFFIS mesure les surfaces brûlées par imagerie satellite et ne retient que les feux d’une certaine ampleur, à partir d’une trentaine d’hectares. Les totaux, encore provisoires, donnent une tendance solide, pas un décompte à l’hectare près.
La saison, elle, est loin d’être close. Le risque restera élevé sur la Méditerranée jusqu’aux premières vraies pluies d’automne. Et si le climat charge l’atmosphère, l’allumette reste le plus souvent humaine : d’après les autorités, neuf départs de feu sur dix sont liés à une activité humaine. La moitié environ tiennent à une simple imprudence, un barbecue mal éteint, un mégot, des travaux par grand vent.
