À l’automne 2025, un point clignotant a disparu d’une carte, quelque part au-dessus de la Syrie. Ce point, c’était Feliks, un jeune aigle impérial parti de Serbie pour sa toute première migration, un petit émetteur fixé sur le dos. Quand le signal s’est éteint, les ornithologues qui le suivaient ont d’abord espéré une panne. En réalité, l’oiseau venait d’être enlevé.

Neuf mois plus tard, Feliks vole de nouveau au-dessus des plaines serbes. La Société de protection et d’étude des oiseaux de Serbie (BPSSS) a annoncé l’avoir relâché dans la nature près de Subotica le 7 août, au terme d’un périple qui ressemble à un scénario de film, avec trafiquants, rançon, passeurs et frontière franchie en fraude.

Capturé en Syrie, puis mis en vente

Tout commence à l’été 2025. Feliks quitte le nid, bagué et muni d’un « petit sac à dos » à transmetteur, raconte Uroš Stojiljković, de la BPSSS. Le rapace tourne d’abord près de chez lui, puis file vers le sud-est, à travers la Macédoine du Nord, la Grèce et la Turquie. « À ce moment-là, on a commencé à s’inquiéter, parce qu’on voyait qu’il se dirigeait vers une région extrêmement dangereuse », confie l’ornithologue à l’AFP. Fin octobre, le signal s’évanouit. Dernière position connue : la Syrie.

Contacté par une organisation partenaire au Liban, Stojiljković comprend vite que Feliks a été capturé, puis mis en vente sur des groupes WhatsApp dédiés au commerce illégal d’oiseaux sauvages. Sur ces routes, les braconniers piègent les migrateurs en posant de l’eau dans le désert, en tendant des filets, en tirant, parfois en les poursuivant à moto. Les ravisseurs de l’aigle réclament une rançon. La réponse de la BPSSS est tranchée : « Nous avons catégoriquement refusé. En payant, vous alimentez cette chaîne de contrebande », explique Stojiljković à l’AFP.

Caché dans un sac de pommes de terre

Encore fallait-il récupérer l’oiseau sans passer à la caisse. C’est là qu’intervient Michel Sawan, à la tête de l’Association libanaise pour les oiseaux migrateurs. Revendu à un acheteur au Liban, puis renvoyé en Syrie, Feliks est finalement localisé grâce à un réseau de connaissances. Le ramener côté libanais tient de l’exploit : la région est en guerre, la météo s’en mêle. Selon le récit publié par Euronews, ce sont des réfugiés qui font passer l’aigle, dissimulé dans un sac de pommes de terre, au-dessus de la rivière Nahr al-Kabir, sur la frontière entre la Syrie et le Liban.

Mis à l’abri dans le refuge de Sawan, à Beyrouth, Feliks doit encore rentrer chez lui. La mission devient presque impossible après le déclenchement de la guerre avec l’Iran, en février. Il faudra trois tentatives avortées avant que l’armée serbe s’en charge, en profitant de la relève de ses soldats engagés dans la force de maintien de la paix de l’ONU au Liban. En juin, l’aigle atterrit enfin en Serbie à bord d’un avion militaire, direction le zoo de Palić.

Trois semaines de quarantaine, un nouvel émetteur sur le dos, une rééducation, et le voilà rendu au ciel. « Nous espérons qu’il parviendra à voler au moins aussi loin que la première fois, quand il avait atteint les rives de l’Asie et de l’Afrique », a déclaré la directrice du zoo, Sonja Mandić. Pour Stojiljković, la boucle est bouclée : l’aigle est revenu exactement là d’où il était parti.

Une seule paire reproductrice subsistait en 2017

Derrière cette histoire d’un seul oiseau se cache un enjeu plus large. L’aigle impérial oriental est un rapace imposant, jusqu’à deux mètres d’envergure, classé espèce vulnérable et strictement protégé. En Serbie, il a frôlé l’extinction : une seule paire reproductrice subsistait en 2017. Le travail de la BPSSS, qui plante des arbres et installe des plateformes de nidification dans les plaines agricoles du nord du pays, a inversé la tendance. En 2026, 29 couples territoriaux ont été recensés. Chaque aigle sauvé compte encore.

Le trafic, lui, ne faiblit pas. « Ça empire d’année en année, de saison en saison, de jour en jour », alerte Michel Sawan. Le commerce illégal d’oiseaux sauvages, lucratif et répandu sur les routes migratoires du Moyen-Orient, reste une menace que l’odyssée de Feliks a éclairée presque par hasard.

En Serbie, la BPSSS a déjà les yeux tournés vers la génération suivante. Quatre aiglons sont nés cette année. Ils s’appellent Jelena, Princ, Atila et Michel. Le dernier porte le prénom de l’homme qui, à Beyrouth, a refusé de laisser un aigle finir sa vie dans un sac de pommes de terre.