Dix navires de commerce par jour. C’est la moyenne relevée sur les dix derniers jours dans le détroit d’Ormuz par la société d’analyse Kpler, le niveau le plus bas depuis le mois de mai. En temps ordinaire, ce couloir maritime laisse passer un cinquième du pétrole consommé sur la planète.

Trois pétroliers frappés en un week-end

Le trafic s’est effondré après une nouvelle salve d’attaques. Les États-Unis ont visé samedi trois pétroliers iraniens. Les Gardiens de la révolution ont annoncé de leur côté avoir frappé trois pétroliers et trois navires liés à des intérêts américains dans d’autres secteurs, rapporte Al Jazeera avec Reuters.

Lundi, les installations de Saudi Aramco à Jizan ont été touchées pour la deuxième fois en un mois, d’après le Financial Times cité par la chaîne qatarie, qui s’appuie sur deux personnes au fait du dossier.

Le brut remonte à 97 dollars

Lundi, le baril de Brent, la référence mondiale, évoluait autour de 97 dollars. Neuf pour cent de plus en cinq jours, 19 % de plus en un mois. Il s’est rapproché de son sommet du 24 juillet, quand la cotation avait dépassé 97,93 dollars. Le brut américain WTI a suivi le mouvement, à 92,27 dollars, soit 79 cents de mieux que la veille.

Le chiffre prend un autre relief à côté des moyennes annuelles que publie le ministère de la Transition écologique dans sa base sur les prix des produits pétroliers.

PériodeCours du Brent daté
Moyenne 2022100,76 dollars
Moyenne 202382,48 dollars
Moyenne 202480,52 dollars
Moyenne 202569,10 dollars
7 septembre 2026environ 97 dollars

La comparaison a ses limites : les quatre premières lignes sont des moyennes sur douze mois, la dernière est le niveau d’une seule séance. Elle situe quand même le terrain : le baril est revenu au voisinage de sa moyenne de 2022, après trois années passées nettement en dessous.

« C’est le reflet d’un conflit qui continue et d’échanges de tirs. Les déficits d’approvisionnement persistent à l’échelle mondiale et rien n’annonce la fin de ces pénuries », analyse Rachel Ziemba, chercheuse associée au Center for a New American Security, auprès d’Al Jazeera.

Un cinquième du pétrole mondial, presque aucune route de secours

Pourquoi ce bras de mer entre l’Iran et Oman compte-t-il autant ? L’agence américaine d’information sur l’énergie, l’EIA, en a dressé le portrait chiffré :

  • 21 millions de barils par jour y ont transité en 2022, soit environ 21 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers ;
  • plus du quart du pétrole échangé par voie maritime dans le monde y passe ;
  • environ un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié également ;
  • 82 % du brut et des condensats passés par le détroit en 2022 partaient vers l’Asie.

Contourner le passage relève de l’exception. Seules l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis exploitent des oléoducs capables d’éviter le détroit, et l’EIA estime à environ 3,5 millions de barils par jour la capacité inutilisée réellement disponible pour ce contournement. Face à 21 millions de barils, la soupape est étroite.

Aux États-Unis, le gazole n’a jamais coûté si cher

Le premier pays touché n’est pas celui qu’on croit. La semaine dernière, le gazole américain a atteint son record absolu à 5,85 dollars le gallon, avant de dépasser 5,90 dollars lundi. Le gallon vaut 3,78 litres.

Côté essence, la moyenne nationale calculée par l’association automobile AAA est passée à 4,15 dollars le gallon lundi, contre 4,08 dollars une semaine plus tôt et 4,04 dollars un mois avant. Le 28 février, jour des premières frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, elle valait 2,98 dollars. Soit 39 % de hausse depuis le début de la guerre.

Les travaux de la Watson School de l’université Brown, cités par Al Jazeera, chiffrent la facture : depuis le début du conflit, un ménage américain a dépensé en moyenne 764,59 dollars de carburant, soit 418,82 dollars de plus qu’à l’ordinaire.

Le Qatar parle de « catastrophe industrielle »

Doha ne cache plus son inquiétude. Le porte-parole du ministère qatari des Affaires étrangères, Mohammed Al-Ansari, a déclaré à des médias américains que la réouverture du détroit était une priorité et que le monde faisait face à une « catastrophe industrielle » si la crise se prolongeait, selon Al Jazeera. Le pays est l’un des premiers exportateurs mondiaux de gaz naturel liquéfié, et ses cargaisons empruntent le même goulot que le pétrole.

La Chine, elle, amortit. Pékin puise dans ses réserves stratégiques et s’appuie sur la Russie, capable de couvrir près de la moitié de ses besoins quotidiens. John Gong, professeur d’économie à l’Université des affaires et du commerce internationaux, rappelle aussi que plus de la moitié des voitures vendues sur le marché chinois sont désormais électriques.

Ce que la France a dans ses réservoirs

La France, elle, part avec un handicap structurel : son approvisionnement dépend à 99 % des importations pour sa consommation de pétrole, selon le ministère de la Transition écologique. Aucune production nationale significative ne vient amortir un choc de prix.

Le pays garde en revanche un matelas. La réglementation impose de conserver des stocks stratégiques équivalant à 29,5 % des volumes de produits finis mis à la consommation sur une année. Ces réserves sont réparties dans les raffineries et les dépôts, et la Société anonyme de gestion des stocks de sécurité doit disposer au minimum de dix jours de consommation d’essences et quinze jours de gazole dans chaque zone de défense et de sécurité, détaille le ministère. Ces stocks ne sont pas un outil de prix, ils servent à tenir une rupture d’approvisionnement.

Jusqu’où la facture remontera-t-elle à la pompe ? Deux relevés officiels permettent de le suivre semaine après semaine, sans se contenter des estimations : le ministère met à jour sa base de prix chaque lundi avec les tarifs relevés le vendredi précédent, et la Commission européenne diffuse chaque jeudi son bulletin pétrolier hebdomadaire, qui compare les prix à la consommation des pays de l’Union.