Le gouvernement veut que les salariés, les demandeurs d’emploi et les petites entreprises apprennent à se servir de l’intelligence artificielle. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a présenté le 22 septembre un plan de douze mesures, baptisé « Impulsion IA 2027 », doté de 80 millions d’euros de financements nouveaux.
Pour un salarié ou un demandeur d’emploi, cela passe surtout par une plateforme gratuite pour se former, un test proposé aux demandeurs d’emploi par France Travail, l’ex-Pôle emploi, et des formations à l’IA mieux prises en charge par le compte personnel de formation (CPF), l’argent que chaque actif peut utiliser pour se former. Une partie des mesures dépend du budget 2027, que le Parlement examine cet automne. Le plan est le volet emploi d’« Osez l’IA », un dispositif lancé à l’été 2025 à destination des entreprises.
Une plateforme gratuite, un test et une certification
La moitié des douze mesures vise à apprendre aux actifs à se servir de l’IA, ce que le ministère appelle « l’acculturation ». Concrètement :
- une plateforme gratuite, accessible sans niveau particulier, Explore IA, pour tester ses connaissances et suivre des parcours d’apprentissage ;
- une seconde plateforme réservée à la formation des apprentis ;
- une aide financière aux centres de formation d’apprentis qui forment aux métiers recherchés, comme développeur en IA ou spécialiste de la cybersécurité ;
- un test de « maturité » IA proposé aux demandeurs d’emploi par France Travail, suivi d’un parcours personnalisé ;
- une certification sur l’usage de l’IA au travail, encore à construire ;
- des « task forces », des équipes chargées de sensibiliser les petites et moyennes entreprises (PME), en particulier sur le recrutement.
Un fonds pour les centres de formation d’apprentis
Le financement suit deux canaux. Le projet de loi de finances 2027, c’est-à-dire le budget de l’État pour l’an prochain, doit créer un fonds national pour les centres de formation d’apprentis, avec un financement public plus élevé pour les formations jugées stratégiques. La réforme du compte personnel de formation, elle, fera de l’IA une priorité nationale : les cofinancements y seront multipliés pour réduire la part qui reste à payer. Cette même réforme restreint aussi la prise en charge des formations éloignées d’un projet professionnel.
Ces 80 millions arrivent alors que le ministère du Travail doit trouver 2,5 milliards d’euros d’économies dans le budget 2027. L’entourage de Jean-Pierre Farandou explique avoir retenu les mesures qui offrent le meilleur retour sur investissement.
Un usage de l’IA sous la moyenne européenne
Le point de départ du ministère est un retard mesuré. Selon l’Insee, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus implantées en France utilisaient au moins une technologie d’IA en 2025, contre 10 % en 2024 et 6 % en 2023. Le taux a triplé en deux ans mais reste sous la moyenne de l’Union européenne, à 20 %. L’Allemagne est à 26 %, le Danemark, la Finlande, la Suède, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg entre 33 et 42 %.
L’écart est grand entre petites et grandes entreprises. Chez les entreprises de 10 à 49 salariés, qui représentent 85 % des entreprises de 10 salariés ou plus, 15 % utilisent l’IA. C’est 31 % entre 50 et 249 salariés, et 58 % au-delà. L’écart entre les plus petites et les plus grandes est passé de 16 points de pourcentage en 2023 à 43 points fin 2025. Par secteur, l’écart est du même ordre : 59 % dans l’information et la communication, 10 % dans la construction, 9 % dans les transports et l’entreposage.
Interrogées sur leurs raisons, 71 % des entreprises qui n’utilisent pas l’IA disent n’y voir aucune utilité. Le manque d’expertise vient ensuite, cité par 54 % d’entre elles, et c’est la première raison chez les plus grandes. Les mesures de formation du plan répondent à la seconde raison, pas à la première.
Pourquoi agir maintenant, selon les ministres
Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, a défendu le calendrier : « On ne pouvait pas attendre les échéances électorales pour accélérer. » Il a aussi évoqué un crédit d’impôt qui accélérerait l’amortissement des robots, c’est-à-dire la déduction de leur coût étalée sur plusieurs années, pour les petites entreprises. Jean-Pierre Farandou a présenté l’IA comme à double tranchant : elle peut « améliorer les conditions de travail » en supprimant certaines tâches, mais aussi « entraîner l’intensification du travail, renforcer les inégalités entre métiers et qualifications ».
« Sans action déterminée de notre part, l’IA façonnera un monde qui ne sera pas forcément ce que nous voulons », a averti Jean-Pierre Farandou, selon la dépêche de l’Agence France-Presse (AFP).
Les offres en informatique reculent déjà
Une étude récente décrit un mouvement sur le marché du travail. Les économistes Marie-Renée Andreescu et Éric Maurin ont croisé les offres déposées auprès du service public de l’emploi avec les déclarations sociales des entreprises. Leur travail, « Generative AI and the Changing Demand for Skills », mis en ligne en septembre, constate qu’au déploiement massif des outils d’IA générative, comme ceux qui produisent du texte ou du code, entre fin 2022 et fin 2023, a succédé une chute marquée des offres pour les spécialistes de l’informatique, et plus largement pour les emplois qui demandent des compétences en informatique.
Selon l’étude, les salaires de ces métiers, comparés aux autres, n’ont presque pas bougé. En revanche, le nombre de candidats par offre a nettement augmenté et les embauches ont reculé. Les auteurs y voient la marque d’une technologie qui rend plus productifs les programmeurs experts, mais aussi les utilisateurs ordinaires, à commencer par les moins qualifiés : le niveau demandé baisse et plus de monde peut postuler au même poste. L’Insee avait relevé un recul comparable de l’emploi dans les activités informatiques, des deux côtés de l’Atlantique, dans sa note de conjoncture de mars 2026.
L’ordre de grandeur pour l’ensemble de l’économie reste discuté. Une étude de la Coface, un assureur-crédit, estimait en avril qu’un emploi sur six, soit cinq millions de postes en France, serait automatisable d’ici trois ou quatre ans.
La CGT dénonce des aides sans contrepartie
Le plan comprend un volet social, à titre expérimental. Un observatoire de l’impact de l’IA doit être créé. Dans une vingtaine d’entreprises et de branches, de nouvelles façons de discuter de l’IA entre employeurs et salariés, que le ministère appelle « dialogue social technologique », seront testées avec l’appui de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail. Les branches professionnelles, qui regroupent les entreprises d’un même secteur, seront accompagnées pour organiser ces discussions.
La CGT a critiqué le plan. « Toute la partie sur le dialogue social n’apporte aucun droit nouveau aux salariés dans les entreprises », déplore Agathe le Berder, membre du bureau confédéral, la direction de la CGT, citée par l’AFP. Elle juge « scandaleuse » l’annonce d’aides supplémentaires sans rien demander aux entreprises en échange, et refuse que le compte personnel de formation paie les formations sur l’IA. Selon elle, en laissant de côté les plans de développement des compétences, c’est-à-dire les formations organisées par l’employeur, ces annonces déresponsabilisent les employeurs.
Prochaine étape : le budget 2027 cet automne
Le calendrier ne dépend plus seulement du ministère. À l’issue de la conférence Travail Emploi Retraites, tenue la semaine précédant l’annonce, plusieurs organisations syndicales et patronales se sont dites prêtes à ouvrir une négociation interprofessionnelle, c’est-à-dire commune à tous les secteurs du privé, sur l’intelligence artificielle, jugeant qu’il n’était plus temps de se prononcer pour ou contre.
Le premier rendez-vous vérifiable est budgétaire : le fonds national pour les centres de formation d’apprentis doit figurer dans le projet de loi de finances 2027, discuté au Parlement cet automne. Le détail du plan « Impulsion IA 2027 » est en ligne sur le site du ministère du Travail.
