332 euros le kilo en 2017, 610 euros en 2025. Entre ces deux années, les buralistes français ont vendu 24 360 tonnes de tabac de moins, et leur marché a gagné 1,7 % de chiffre d’affaires. C’est cette mécanique que la profession conteste dans la rue du 7 au 11 septembre, à quelques jours de l’ouverture des débats budgétaires.
Vingt-quatre mille tonnes envolées en huit ans
Le réseau des buralistes de France continentale a écoulé 30 165 tonnes de tabac en 2025, contre 54 525 tonnes en 2017. La baisse atteint 44,7 % en huit ans, soit 7,1 % par an en moyenne. Ces chiffres viennent du bilan annuel sur le tabagisme publié en mai 2026 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), qui exploite les déclarations de livraison aux douanes.
Le mouvement s’est accéléré l’an dernier, avec 8,2 % de volumes en moins entre 2024 et 2025. Les cigarettes représentent 23 326 tonnes de ce total (en recul de 8,7 %) et le tabac à rouler 4 438 tonnes (en recul de 9,6 %). Seule catégorie stable, les autres produits du tabac progressent de 0,3 % : le tabac à chauffer s’effondre de 22,9 % pendant que les autres tabacs à fumer, du narguilé au tabac à pipe, gagnent 5,8 %. Ces produits périphériques pèsent désormais 8 % du marché contre 3 % en 2017.
Le prix a compensé le volume, presque à l’euro près
Le chiffre d’affaires du tabac, lui, n’a pas bougé. L’OFDT le chiffre à 18,4 milliards d’euros en 2025, après 19,3 milliards en 2024 et 18,1 milliards en 2017. Sur huit ans, la progression atteint 1,7 %.
En rapportant ce chiffre d’affaires aux volumes livrés, on obtient la valeur d’un kilo de tabac vendu chez un buraliste : 332 euros en 2017, 610 euros en 2025. Soit une hausse de 84 %. Sur la même période, le prix moyen du paquet de la marque la plus vendue est passé de 7,05 à 13 euros, une hausse de 84,4 %. Les deux courbes se superposent : c’est le prix unitaire qui a exactement absorbé la disparition des volumes.
| Année | Ventes totales | Prix moyen du paquet | Chiffre d’affaires du marché |
|---|---|---|---|
| 2017 | 54 525 tonnes | 7,05 € | 18,1 Md€ |
| 2024 | 32 846 tonnes | 12,54 € | 19,3 Md€ |
| 2025 | 30 165 tonnes | 13,00 € | 18,4 Md€ |
Une précision de méthode s’impose. L’OFDT retient une équivalence d’un gramme de tabac par cigarette, qu’il juge lui-même probablement surestimée, et ses séries de ventes couvrent la France continentale, hors Corse et hors outre-mer.
Ce que contient un paquet à 13 euros
L’observatoire décompose le prix d’un paquet de vingt cigarettes vendu 13 euros au 1er décembre 2025 :
- 7,15 euros d’accise proportionnelle
- 1,47 euro d’accise fixe
- 2,17 euros de TVA
- 1,08 euro pour le buraliste
- 1,03 euro pour le fabricant
Les trois premières lignes forment 10,79 euros de prélèvements publics. La rémunération du débitant, appelée remise brute, a progressé sur la période : 10,29 % du prix de vente en 2025 contre 9,44 % en 2017. L’indice de chiffre d’affaires du commerce de détail de tabac calculé par l’Insee monte lui aussi, à 146,06 en décembre 2025 pour une base 100 en 2021. Ces moyennes ne disent rien du sort d’un commerçant isolé : l’OFDT rappelle que les buralistes sont des indépendants dont le chiffre d’affaires dépend en grande partie des volumes de tabac qu’ils écoulent.
Le Nord remonte, les Pyrénées-Orientales perdent 62 %
La carte est très inégale. Pour la première fois depuis plusieurs années, un département voit ses ventes remonter : le Nord, avec 4,9 % de plus en un an. Le Pas-de-Calais et les Ardennes limitent aussi la casse. L’OFDT y voit l’effet des hausses de taxes décidées en Belgique et au Luxembourg, qui ont ramené vers les buralistes français des acheteurs qui traversaient la frontière.
À l’autre bout du classement, les Pyrénées-Orientales ont perdu 62,3 % de leurs volumes entre 2017 et 2025. Sur l’ensemble de la période, les départements frontaliers ont reculé plus vite (50,3 %) que les autres (43,6 %).
Entre 10 et 20 % du tabac échappe au réseau
Les achats réalisés hors des bureaux de tabac, à l’étranger, dans les boutiques hors taxes ou sur le marché noir, représentent 10 à 20 % de la consommation totale selon les estimations d’organismes publics rassemblées par l’OFDT. L’observatoire précise que ces résultats sont « bien inférieurs à ceux avancés par les études financées par l’industrie du tabac ».
Les travaux des économistes Ben Lakhdar et Massin, cités dans le rapport de l’observatoire, estiment à 8 932 tonnes le volume échappant à la fiscalité en 2023, soit 19,2 % de la consommation, pour une perte fiscale d’environ 4,8 milliards d’euros. Dix départements frontaliers concentrent plus de 61 % de cet écart. Les achats transfrontaliers pèsent bien plus lourd que la contrebande organisée, même si les douanes décrivent des réseaux criminels de mieux en mieux structurés et cinq usines clandestines démantelées en France entre 2022 et 2024.
L’Irlande vend son paquet près de 19 euros
À Muret, en Haute-Garonne, où la mobilisation a démarré le 7 septembre, le président des buralistes d’Occitanie Frédéric Pailhé a déclaré à l’AFP : « On a déjà le paquet le plus cher d’Europe. C’est trop. La vente de cigarettes à la sauvette se développe, on assiste à une banalisation de la vente illégale. »
Sur le prix, la comparaison ne tient pas. Le budget irlandais pour 2026 a relevé l’accise de 50 centimes sur le paquet de vingt cigarettes, a annoncé le ministre des Finances Paschal Donohoe devant le Dáil. Cette hausse a porté le paquet tout près de 19 euros, écrit l’Irish Examiner. En France, les buralistes situent aujourd’hui le paquet à 13,50 euros. Sur le manque à gagner public, en revanche, le chiffre de 5 milliards d’euros avancé par le responsable syndical est proche de l’estimation universitaire retenue par l’OFDT.
Moins d’un adulte sur cinq fume tous les jours
Derrière la fiscalité, les usages bougent. En 2024, 18,2 % des adultes de 18 à 75 ans déclaraient fumer quotidiennement, la prévalence la plus basse enregistrée depuis 2000, avec 20,4 % chez les hommes et 16,2 % chez les femmes. Le recul est plus net encore chez les plus jeunes : 5,6 % des lycéens fumaient tous les jours en 2024 contre 30,8 % en 2010.
Le vapotage occupe une partie du terrain libéré. L’OFDT compte 6,1 % d’adultes vapoteurs quotidiens en 2023 et 6,8 % de lycéens en 2024, contre respectivement 2,7 % et 3,8 % en 2022. Le chiffre d’affaires du secteur a presque doublé en cinq ans, de 830 millions d’euros en 2020 à 1,6 milliard en 2025. Les bureaux de tabac n’en captent que 15 à 20 %.
Quant au prix, un tiers des fumeurs et des ex-fumeurs récents déclarent que sa hausse les a motivés à arrêter, derrière la santé. Cette motivation est plus fréquente chez les fumeurs aux revenus les plus faibles, relèvent les auteurs du Baromètre de Santé publique France cités par l’observatoire.
Ce que la profession demande avant le budget
Du 7 au 11 septembre, la Confédération des buralistes organise des rassemblements dans six villes : Muret et Redon le 7, Givors et Saverne le 8, Salon-de-Provence le 9, puis Vernon le 11, commune dont le Premier ministre Sébastien Lecornu est premier adjoint au maire. La confédération revendique 22 500 débitants, l’OFDT en dénombre 22 800.
« Nous avons beaucoup parlé, beaucoup alerté et beaucoup proposé. Pendant ce temps, les prix continuent d’augmenter, le marché parallèle prospère et notre réseau se fragilise », déclare le président de la Confédération Serdar Kaya dans le communiqué de la profession.
Deux demandes précises sont sur la table. Geler la fiscalité, d’abord. Supprimer ensuite le mécanisme qui fait grimper le paquet chaque année au rythme des prix, un dispositif introduit par la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2023. Les buralistes d’Occitanie redoutent un paquet à 14,50 euros début 2027. La mobilisation est soutenue par la candidate du Rassemblement national à l’élection présidentielle Marine Le Pen, qui a défendu le gel des taxes dans une lettre ouverte, rapporte l’AFP.
Sans décision contraire du Parlement, l’indexation jouera au 1er janvier 2027. Le budget de la Sécurité sociale promulgué fin 2025 n’a fixé aucune nouvelle trajectoire fiscale, alors que le Programme national de lutte contre le tabac 2023-2027 en prévoyait une.
