Lundi à l’aube, un train a quitté la gare d’Oulu, dans le nord de la Finlande, en direction de la Suède voisine. Le trajet n’aurait rien d’extraordinaire, sauf un détail : aucun train de voyageurs n’avait franchi cette frontière depuis 1988.

La ligne rouverte reste modeste. Deux allers-retours par jour relient désormais Oulu à Haparanda, côté suédois, soit vingt-huit trajets hebdomadaires, a détaillé l’opérateur public finlandais VR. Les trains marquent l’arrêt à Kemi et à Tornio, où ils reviennent en centre-ville après des décennies d’absence.

Pour les habitants du Grand Nord, le bénéfice est d’abord quotidien. Rejoindre les villes universitaires d’Oulu et de Luleå devient simple, tout comme pousser vers la Norvège ou, dans l’autre sens, filer jusqu’à Helsinki. « Voyager par la terre plaît beaucoup en ce moment », veut croire la direction de VR, qui espère des rames bien remplies.

Ce qui se joue dépasse pourtant ces quelques gares. En reliant de nouveau Tornio à Haparanda, la Finlande vient de reposer le dernier maillon qui manquait à une chaîne beaucoup plus longue. Pour la première fois depuis les années 1990, un itinéraire ferroviaire continu court du nord de la Finlande jusqu’au sud de l’Europe, rapporte l’AFP.

« Désormais, on pourra voyager de Paris à Rovaniemi », s’est réjoui Vaino Jalkanen, 37 ans, interrogé par l’agence sur le quai d’Oulu. Rovaniemi, capitale de la Laponie finlandaise, est posée sur le cercle polaire. À l’arrivée du premier train à Tornio, une petite foule agitait des drapeaux finlandais et suédois devant la gare de brique rouge.

Une frontière que les rails ne franchissaient plus

Si les trains s’étaient arrêtés, ce n’est pas faute de voie. Les rails couraient des deux côtés. Le blocage tenait à quelques centimètres. La Finlande roule sur un écartement de 1 524 millimètres, héritage de l’époque où le pays était un grand-duché de l’Empire russe. La Suède, comme la quasi-totalité du continent, utilise l’écartement standard de 1 435 millimètres.

Un train finlandais ne peut donc pas poursuivre sur les voies suédoises, ni l’inverse. À Haparanda, que sépare de Tornio un pont sur le fleuve Torne, les voyageurs descendent et changent de rame. Les modalités de cette circulation transfrontalière ont été fixées par un accord entre les régulateurs des deux pays, la finlandaise Traficom et la suédoise Transportstyrelsen, entré en vigueur en avril. Depuis Haparanda, les trains suédois de Norrtåg rejoignent Luleå, d’où l’on gagne Stockholm, puis de correspondance en correspondance le sud du continent ou la Norvège.

L’Europe se remet au rail

La réouverture arrive à point nommé. « Le train connaît une renaissance dans toute l’Europe, et notre fréquentation augmente beaucoup », a déclaré à l’AFP Elisa Markula, directrice générale de VR. Partout sur le continent, les trains de nuit reviennent et les lignes transfrontalières se rouvrent une à une, portées par des voyageurs qui renoncent à l’avion pour les trajets faisables autrement.

Vu du sud, l’ouverture change surtout un symbole. Un voyageur parti du Portugal ou de l’Espagne peut, en théorie, remonter tout le continent sur des rails qui ne s’interrompent plus à la Baltique. C’est la promesse d’Interrail poussée à son extrême : atteindre le cercle polaire sans jamais décoller.

Pour Helsinki, l’affaire n’est pas que touristique. « C’est une question de sécurité, d’avenir, d’économie », a résumé la ministre finlandaise des Transports, Lulu Ranne, citée par l’AFP. La coopération ferroviaire entre les deux voisins nordiques, ajoute-t-elle, se renforce sans discontinuer.

Le voyage complet, du sud de l’Europe jusqu’au cercle polaire, réclame encore de la patience et plusieurs changements : la BBC y voit ce qui pourrait devenir le plus long trajet en train du continent, pas une simple balade. La carte ferroviaire européenne, elle, n’a plus de trou à son sommet. VR promet d’améliorer dès décembre les correspondances à Haparanda vers Luleå. La Laponie a cessé d’être un cul-de-sac.