Sur un marché, un forain aligne ses pruneaux d’Agen. Sauf que rien, dans ces fruits ordinaires, ne les rattache à l’appellation : pas la moindre traçabilité, juste un nom qui vaut de l’or. C’est l’un des cas qu’a relevés la Répression des fraudes, qui vient de chiffrer l’ampleur des tricheries sur les labels de qualité.
La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a publié fin juillet le bilan de sa campagne 2023 sur les signes de qualité européens. Sur près de 1 800 établissements contrôlés, 268 se sont retrouvés en faute : 197 ont écopé d’une injonction de mise en conformité, 71 d’un procès-verbal pénal, et deux dossiers ont déjà tourné à la transaction pénale, d’après les chiffres rapportés par Économie Matin. Un détail compte pour lire ces nombres sans s’affoler : les inspecteurs ne tirent pas au sort, ils ciblent d’abord les profils à risque, la vente directe et les circuits courts. Le chiffre ne dit donc pas qu’un rayon sur sept ment, mais que la triche se niche à chaque étage.
« À tous les stades de la filière, des présentations trompeuses ont été constatées, laissant croire qu’un produit bénéficiait d’une AOP ou d’une IGP alors que ce n’était pas le cas », résume la DGCCRF. Producteurs, importateurs, grossistes, commerçants, restaurateurs : aucun maillon n’est épargné.
AOP, IGP : deux sigles, deux promesses de terroir
Derrière ces lettres se cache une garantie d’origine, fixée par l’Union européenne. L’appellation d’origine protégée (AOP) impose que tout, de la production à la transformation, se déroule dans une zone précise avec un savoir-faire reconnu : c’est le cas du Roquefort, du Comté ou du beurre Charentes-Poitou. L’indication géographique protégée (IGP) est plus souple, une seule étape suffisant à ancrer le produit dans sa région. Le veau du Limousin et le pruneau d’Agen, justement, relèvent de cette famille. Dans les deux cas, un cahier des charges validé par l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) verrouille tout, de la race animale à la méthode de fabrication, et un organisme indépendant vient contrôler. Coller le logo sans y avoir droit est un délit.
Les inspecteurs ont trouvé de tout. Un supermarché vantait du « veau du Limousin IGP » sur des morceaux qui n’avaient jamais décroché le label. Une boulangerie jurait travailler le beurre Charentes-Poitou AOP sans en respecter les critères. Des restaurateurs ajoutaient un « AOP » sur leur carte pour des plats où aucune appellation n’existe, histoire de faire grimper l’addition. La palette des anomalies va de l’artisan mal informé à l’usurpation assumée.
Un mal qui ressort à chaque contrôle
Le phénomène n’a rien de neuf. Les campagnes antérieures de la Répression des fraudes affichaient déjà des taux d’anomalies lourds : 34 % des opérateurs en défaut lors de l’enquête de 2014-2015, 31 % en 2016, 27 % en 2017. À chaque fois, la même lecture s’impose, celle d’un ciblage volontaire sur les acteurs jugés fragiles et d’une réglementation touffue que beaucoup maîtrisent mal. La DGCCRF, qui surveille ces appellations depuis 2010, range les fautes de « l’erreur liée à un manque de rigueur et de connaissance de la réglementation » jusqu’aux « usurpations et pratiques trompeuses », celles qui jouent sur « la notoriété d’une AOP ou d’une IGP » pour un produit qui n’y a pas droit.
La triche a pourtant un coût, et pas seulement pour le portefeuille du client. Derrière un label, il y a des éleveurs et des producteurs qui acceptent des rendements bridés et des vérifications à répétition, donc des prix plus hauts. Quand un concurrent plaque le même nom sur un produit lambda, il empoche la réputation sans en payer le prix. La valeur du label s’effrite, et avec elle la confiance dans un système qui vend le terroir français jusqu’à l’export.
Comment éviter de se faire avoir
Pour le consommateur, deux réflexes limitent la casse. Le vrai logo européen est normalisé, rouge et jaune pour l’AOP, bleu et jaune pour l’IGP, jamais une mention griffonnée à la main sur une cagette. En cas de doute, la base publique de l’INAO recense en ligne toutes les appellations reconnues, et un prix étonnamment bas sur un produit censé être rare doit mettre la puce à l’oreille. Face à une tromperie repérée, la plateforme SignalConso permet de la signaler en quelques clics.
La Répression des fraudes, elle, prévient que ses contrôles sur les produits sous label vont se poursuivre. D’ici le prochain bilan, le meilleur rempart reste l’œil du client au moment de payer.
