Deux ans après avoir admis qu’il filtrait en cachette ses eaux vendues comme « minérales naturelles », Nestlé prend ses distances. Le groupe suisse a annoncé jeudi la cession de la moitié de son activité eaux, Perrier, Vittel, Contrex et San Pellegrino comprises, à Platinum Equity, un fonds d’investissement basé à Los Angeles.

Les deux partenaires montent une coentreprise à parts égales, baptisée Peranel et valorisée 4,9 milliards d’euros. Elle rassemblera plus de trente marques distribuées dans 120 pays et restera pilotée par Muriel Lienau, l’actuelle patronne de Nestlé Waters. D’après les termes rendus publics par les deux groupes, la vente doit rapporter au géant suisse environ 3 milliards d’euros en liquide et se boucler au premier semestre 2027, une fois les salariés consultés et le feu vert des autorités de concurrence obtenu.

Pour le numéro un mondial de l’alimentaire, l’eau tenait du caillou dans la chaussure. La division ne pesait plus qu’une poignée de pour cent du chiffre d’affaires, mais concentrait une part démesurée des soucis judiciaires et politiques de la maison. En céder la moitié, tout en gardant un pied dans une activité encore rentable, permet d’encaisser sans assumer seul la facture des réparations à venir.

Un scandale qui colle aux bouteilles

L’histoire récente de ces marques est tout sauf tranquille. Début 2024, Le Monde et la cellule investigation de Radio France révèlent que Nestlé traite ses eaux minérales avec des procédés interdits, filtres à charbon actif et rayons ultraviolets, alors que l’appellation « minérale naturelle » suppose une pureté obtenue sans le moindre traitement. L’agence de sécurité sanitaire rappelait depuis 2001 qu’une telle eau ne se filtre pas en dessous de 0,8 micron. Le groupe réclamait, lui, l’autorisation de descendre à 0,2 micron.

En septembre 2024, Nestlé Waters solde une partie de l’ardoise : 2 millions d’euros d’amende dans le cadre d’un accord avec le parquet d’Épinal, complétés par 1,1 million pour réparer les dégâts environnementaux et 516 800 euros versés à des associations. En cause, neuf forages exploités sans les autorisations requises entre janvier 1992 et septembre 2019 dans les Vosges, et la tromperie sur les traitements. Aucune conséquence sur la santé des consommateurs n’a été constatée, et cet accord n’emporte pas de déclaration de culpabilité.

Vient ensuite le volet politique, le plus explosif. En mai 2025, une commission d’enquête du Sénat publie un rapport au vitriol : elle y pointe « la dissimulation par l’État des informations et décisions concernant Nestlé Waters », une dissimulation qui « relève d’une stratégie délibérée », alors que les pouvoirs publics étaient prévenus dès 2021 du côté de l’Industrie et 2022 du côté de l’Élysée. Le rapport relève aussi des notes ministérielles qui répercutent « purement et simplement les éléments de langage de Nestlé Waters ». Le texte, mis en ligne par le Sénat, décrit un scandale à la fois industriel et politique.

Dans les Vosges, la peur du fonds

Sur le terrain, l’annonce passe mal. À Vittel et Contrexéville, où les usines font vivre des centaines de familles, la CGT dit accueillir la nouvelle « avec la plus grande vigilance et une profonde méfiance ». Le raisonnement des syndicats, relayé par Vosges Télévision, est limpide : un fonds d’investissement cherche d’abord à verser des dividendes rapides, pas à faire tourner des lignes d’embouteillage au cœur d’un massif déjà fragilisé.

Ces craintes ne sortent pas de nulle part. Le niveau des prélèvements de Nestlé dans des nappes vosgiennes en déficit chronique est un sujet de friction depuis des années entre l’industriel, les agriculteurs et les défenseurs de l’environnement. À quoi ressemblera l’engagement d’un actionnaire purement financier le jour où il faudra choisir entre préserver la ressource et servir le rendement ?

Ce qui ne change pas pour le buveur d’eau

Dans l’immédiat, les étiquettes ne bougent pas. Perrier a même sauvé son statut d’« eau minérale naturelle » : en décembre 2025, la préfecture du Gard l’a autorisée à poursuivre l’exploitation, mais sur deux forages seulement, les autres canalisations devant être démontées et la qualité surveillée de près pendant vingt-quatre mois. San Pellegrino, Acqua Panna ou Contrex conservent elles aussi leurs noms et leurs sources.

Le vrai basculement se joue plus haut, dans les salles de marché. En logeant ses eaux dans une entité distincte, Nestlé transfère une partie du risque, réputationnel comme industriel, à un partenaire dont le métier consiste à acheter, réorganiser puis revendre. Peranel héritera d’un patrimoine rare, certaines des sources les plus connues de la planète, et d’une dette morale que deux ans de procédures n’ont pas éteinte. Les salariés, eux, attendent désormais les réunions de consultation prévues avant la finalisation, quelque part en 2027.