Réchauffer la planète de 5,5 °C ne suffit pas à casser le grand courant qui tempère l’Europe. La réchauffer de 2 °C y suffit, à condition d’aller cinq fois plus vite. Ce résultat contre-intuitif a été publié jeudi dans Nature Climate Change par trois chercheurs de l’université d’Utrecht.
Le courant en question porte le nom d’AMOC, pour circulation méridienne de retournement atlantique. C’est le tapis roulant qui remonte l’eau chaude des tropiques vers le nord, la refroidit dans l’Atlantique nord, la fait plonger vers le fond, puis la renvoie vers le sud. Le Gulf Stream en est la branche de surface la plus célèbre, et Carbon Brief rappelle qu’il est d’abord poussé par les vents. La partie fragile, c’est la plongée d’eau froide au nord. Si elle s’arrête, la chaleur cesse de remonter.
Jusqu’ici, la question se posait en degrés. Les synthèses situent le début d’un effondrement autour de +4 °C de réchauffement mondial, avec une fourchette énorme, de +1,4 à +8 °C. René van Westen, Reyk Börner et Henk Dijkstra soutiennent que ce chiffre n’a pas grand sens, parce que la stabilité du courant tient à autre chose : la vitesse à laquelle on pousse le système.
Chauffer lentement rend l’Atlantique plus salé
L’équipe a fait tourner un modèle de climat complet, le Community Earth System Model, en augmentant le CO2 de façon linéaire jusqu’à un peu plus de quatre fois le niveau préindustriel, à trois rythmes différents. Version lente, +0,5 partie par million par an, soit 1 750 années simulées. Versions rapides, +2,5 et +5 ppm par an.
Dans la simulation lente, le courant encaisse. Il tient jusqu’à +5,5 °C de réchauffement moyen, une planète méconnaissable, sans jamais s’effondrer. Dans les deux simulations rapides, il s’effondre autour de +2 °C. Deux fois moins que le seuil de référence.
Tout se joue sur la densité de l’eau. Quand le réchauffement est lent, l’océan a le temps de s’ajuster en surface comme en profondeur. L’évaporation augmente, la banquise recule et apporte donc moins d’eau douce, l’Atlantique nord devient plus salé. Or l’eau salée est lourde, elle continue de plonger, le tapis roulant continue de tourner. Quand le réchauffement est rapide, seule la surface s’allège pendant que les couches profondes restent en arrière, et les couloirs de plongée se referment. Les auteurs pointent un signe révélateur dans leurs simulations : le déséquilibre énergétique au sommet de l’atmosphère reste stable dans le scénario lent, alors qu’il se creuse dans les scénarios rapides. Le climat n’arrive plus à rattraper son propre équilibre.
Le CO2 grimpe déjà au rythme rapide
Le monde réel, lui, se range du côté rapide. Les auteurs donnent le repère eux-mêmes dans leur article : à l’observatoire de Mauna Loa, la concentration de CO2 a grimpé de 2,6 ppm par an en moyenne entre 2015 et 2025. C’est leur scénario rapide, pas le lent.
Les mesures mondiales de la NOAA pointent dans la même direction, avec une année qui sort du lot : 2024 a vu la concentration bondir de 3,76 ppm, le plus fort saut annuel depuis le début de la série en 1959. L’année suivante est revenue à 2,06 ppm, mais la moyenne de la dernière décennie reste très au-dessus de celle des années 1990.
L’étude pose ensuite un calcul plus parlant que les degrés. Si le courant commence à céder vers +2,5 °C, un niveau que les modèles placent aux environs de 2060, et si le réchauffement actuel tourne autour de +1,5 °C, cela revient à une vitesse critique de +0,29 °C par décennie. Les projections retenues par les auteurs vont de +0,27 à +0,36 °C par décennie. Autrement dit, la trajectoire actuelle frôle la limite qu’ils décrivent, voire la dépasse.
Un Paris à -18 °C, avec de gros bémols
Que se passerait-il si le courant cédait vraiment ? Une autre étude de la même équipe, parue en 2025 dans Geophysical Research Letters et détaillée par Carbon Brief, a modélisé un effondrement dans un monde réchauffé de 2 °C. Le froid l’emporterait sur le réchauffement en Europe du Nord-Ouest. Les extrêmes hivernaux attendus une année sur dix descendraient à -18 °C à Paris, -19,3 °C à Londres, -29,7 °C à Édimbourg. À Oslo, l’hiver moyen tomberait à -16,5 °C et les extrêmes à -47,9 °C.
« Si l’AMOC s’effondre, il faut se préparer à des hivers nettement plus froids », déclarait alors René van Westen à Carbon Brief. « En Scandinavie, les températures pourraient descendre à -50 °C. À -40 °C et en dessous, là-bas, tout s’arrête. » Tim Lenton, de l’université d’Exeter, résumait la sensation : des hivers dignes d’une période glaciaire, mais des étés à peine adoucis, donc un écart entre saisons devenu brutal.
Ces chiffres méritent une double précaution. Pour forcer l’effondrement dans le modèle, les chercheurs injectent une quantité d’eau douce que van Westen qualifie lui-même d’irréaliste, une correction destinée à compenser un biais connu des modèles climatiques, qui gardent un courant trop stable. Alejandra Sanchez-Franks, du National Oceanography Centre britannique, ajoutait une réserve de fond : ces conclusions décrivent l’Europe deux siècles après un effondrement, pas les années qui suivraient.
Le GIEC, de son côté, juge peu probable un effondrement complet avant 2100, tout en anticipant un affaiblissement au cours du siècle. Le débat scientifique reste ouvert, y compris sur l’ampleur du ralentissement déjà mesuré : les observations directes de l’AMOC ne remontent qu’à 2004.
La proposition des trois chercheurs relève surtout de la méthode. Ils suggèrent de remplacer le seuil en degrés, commode mais trompeur, par une limite exprimée en degrés par décennie, et de suivre des indicateurs physiques plutôt qu’un thermomètre. Réduire le rythme des émissions aussi vite que possible est, écrivent-ils, déterminant pour limiter le risque à court terme. Les scénarios européens de l’équipe, ville par ville, sont consultables sur la carte interactive amocscenarios.org.
